Quand on guide à Nantes, il est toujours frustrant de ne pas pouvoir montrer l'entièreté des merveilles de la ville en deux heures de balade. Quand on prend le temps de découvrir, on s'aperçoit que la « belle endormie » cache une foule de lieux étranges, discrets ou franchement improbables. Bien que trop éloignés de mes parcours pour que je puisse vous y emmener, je suis bien décidé à vous les faire découvrir aujourd'hui !

Cet article, c'est ma liste de coups de cœur hors des sentiers battus. Des lieux qui racontent Nantes autrement : par ses friches redevenues sauvages, ses bureaux Art déco, ses machines oubliées et ses œuvres d'art cachées. À vous de partir à leur rencontre !

1. Le Péage Sauvage, une autoroute rendue à la nature

Le Péage Sauvage du collectif Observatorium, dans la Petite Amazonie (photo : Le Voyage à Nantes)
Le Péage Sauvage du collectif Observatorium, dans la Petite Amazonie (photo : Le Voyage à Nantes)

À deux pas de la gare, la Petite Amazonie porte bien son nom. Ce secteur, durement touché par les bombardements de la Seconde Guerre mondiale, devait accueillir une voie rapide dans les années 1970 : on y a même déversé les terres extraites lors du creusement des fondations de la Tour Bretagne. Le projet a été abandonné, la nature a repris ses droits, et ce marais est aujourd'hui un site Natura 2000 d'une biodiversité exceptionnelle.

En 2012, pour la biennale Estuaire et le centenaire de la LPO, le collectif néerlandais Observatorium y installe le Péage Sauvage : une grande sculpture en bois qui reprend la forme d'un tronçon d'autoroute et de sa gare de péage, transformé en promenade d'observation.

Ce qui me fascine ici, c'est l'ironie du lieu. Un projet routier avorté a donné naissance à l'un des espaces les plus sauvages de la ville, et l'œuvre transforme ce symbole de vitesse en invitation à ralentir. On l'aperçoit depuis le boulevard de Berlin, mais on ne l'approche de près qu'avec les visites guidées de la LPO : le parc n'est pas ouvert au public.

2. La Halle de la Madeleine, le phénix des Olivettes

La Halle de la Madeleine après sa reconstruction (photo : Reynaers)
La Halle de la Madeleine après sa reconstruction (photo : Reynaers)

Il faut la chercher : la Halle de la Madeleine se cache au bout de l'impasse Juton, entre la chaussée de la Madeleine et la rue des Olivettes. Derrière sa grille en fer forgé s'ouvre un passage couvert planté de palmiers. À l'origine, c'est une halle de relais de La Poste construite vers 1910, dans un quartier né du remblaiement d'une ancienne île de la Loire. Les relais servaient à échanger son cheval éreinté contre un canasson en forme lors des longs trajets de livraison.

Réhabilitée en 2010 en espaces de travail, elle accueille notamment la Cantine numérique, avant qu'un violent incendie ne détruise sa charpente en pin un soir de novembre. Plutôt que de raser, les architectes Pierrick Beillevaire et Solen Jaouen (agence In Situ) la reconstruisent en 20 mois de chantier : une ossature en béton fibré ultra-performant, assez légère pour reposer sur les anciennes fondations, d'où pendent des bureaux en forme de « boîtes » en bois.

J'aime ce lieu parce qu'il résume Nantes : une ville qui a décidé depuis peu de ne plus rien jeter, qui recycle ses bâtiments utilitaires et les réinvente. Traverser la halle, c'est passer en quelques pas d'un relais postal du début du XXe siècle à une architecture contemporaine audacieuse.

3. Le bâtiment CGA, un trésor Art déco sous coupole

L'immeuble de la Compagnie générale d'accident, rue Racine (photo : Monumentum)
L'immeuble de la Compagnie générale d'accident, rue Racine (photo : Monumentum)

Au 14-16 rue Racine, l'immeuble de la CGA passe presque inaperçu. Construit entre 1932 et 1935 par les architectes Henri Vié père et fils pour le siège d'une compagnie d'assurances des entrepreneurs du bâtiment, il affiche une façade sobre dans sa décoration mais luxueuse, qui rappelle les grands hôtels balnéaires. Seuls le lettrage au-dessus du porche, les étages en retrait avec leurs terrasses et la splendide porte tout en verticalité trahissent son époque.

C'est à l'intérieur que l'Art déco explose : un hall couvert de mosaïques géométriques, des cloisons en pavés de verre, des portes lisses à poignées d'aluminium et surtout une grande verrière circulaire en béton et pavés de verre blanc, jaune et orange, qui coiffe une salle bordée d'une mezzanine aux ferronneries géométriques. L'ensemble est protégé au titre des monuments historiques depuis 2015.

Ce bâtiment est un de mes préférés : il est spectaculaire, et c'est l'un des rares témoignages du style Art déco encore debout à Nantes.

4. L'ancien bâtiment des PTT, des mosaïques au-dessus de la Loire

La façade Art déco de l'ancien central téléphonique, côté Loire (photo : PSS Archi)
La façade Art déco de l'ancien central téléphonique, côté Loire (photo : PSS Archi)

Restons dans l'Art déco. Fin octobre 1927, après des années d'attente, Nantes inaugure son premier central téléphonique automatique, le central « Cambronne ». Pour l'abriter, les PTT font construire entre la rue Maurice-Sibille et la rue de l'Héronnière un bâtiment « recto-verso » : côté Cambronne, une façade du XIXe siècle où seules les grilles des fenêtres portent le sigle PTT ; côté Loire, un bloc moderne en brique et béton dessiné par Charles Giroud, architecte des PTT, avec Henri Vié.

Cette façade sud est un régal : pilastres rayés de bandes brunes et dorées, volutes bleues, consoles assorties, le tout en mosaïque sur béton armé. Prévu sur deux étages, l'immeuble est surélevé dès 1929, sacrifiant au passage une terrasse qui offrait une vue imprenable sur le fleuve.

On ne s'en rend pas compte, mais son installation a été une véritable révolution pour les télécommunications ! Grâce aux dizaines de kilomètres de câbles installés, on peut désormais être relié directement à son interlocuteur nantais, sans passer par une standardiste.

5. La Guinguette du Belvédère, un paquebot sur pilotis

La Guinguette du Belvédère, sur l'île de Nantes (photo : Nantes Métropole, © Loïc Gatteau)
La Guinguette du Belvédère, sur l'île de Nantes (photo : Nantes Métropole, © Loïc Gatteau)

À l'est de l'île de Nantes, une drôle de structure regarde la Loire. La Guinguette du Belvédère est née en 2019 d'une envie exprimée par les Nantais lors du grand débat « Nantes, la Loire et nous » : renouer avec le fleuve et se réapproprier ses berges.

Son architecture ne ressemble à aucune guinguette traditionnelle : une structure sur pilotis de métal, sur deux niveaux. Avec ses passerelles et son point de vue surélevé, elle a des airs de paquebot amarré au quai.

Ce que j'aime ici, c'est le point de vue rare sur la Loire et ses rives, loin de l'agitation du centre. On y vient d'avril à début octobre pour un verre au coucher du soleil, un concert ou un spectacle, avec la sensation d'avoir quitté la ville sans vraiment en sortir.

6. Les Miroirs des temps, des cerfs de verre au cimetière Miséricorde

Miroirs des temps, de Pascal Convert et Olivier Juteau (photo : Le Voyage à Nantes, © Martin Argyroglo)
Miroirs des temps, de Pascal Convert et Olivier Juteau (photo : Le Voyage à Nantes, © Martin Argyroglo)

Ouvert en 1793, le cimetière Miséricorde est souvent surnommé le « Père-Lachaise nantais » : sur 9 hectares reposent de grandes familles de la ville et des figures comme le général Cambronne. Depuis l'arrêt des pesticides, sa partie la plus ancienne s'est laissé envahir par la végétation, et c'est précisément là que l'artiste Pascal Convert a installé en 2022 son œuvre Miroirs des temps.

Avec le maître verrier Olivier Juteau, il a glissé parmi les tombes des dalles de verre trouble, veinées d'or, où apparaissent en bas-relief un cerf, une biche, un chevreuil et deux faons. Selon l'angle, les animaux semblent surgir puis s'effacer, et leur regard paraît suivre le promeneur. C'était la première fois qu'une œuvre d'art pérenne était ainsi installée dans un cimetière public nantais.

Je trouve ce lieu bouleversant. Loin d'être lugubre, l'œuvre fait du cimetière un jardin peuplé de présences bienveillantes, à mi-chemin entre la nature et la mémoire.

7. L'Hôtel de Région et le parc du Crapa, la pointe sauvage de l'île

L'Hôtel de Région des Pays de la Loire (photo : PSS Archi)
L'Hôtel de Région des Pays de la Loire (photo : PSS Archi)

À l'est de l'île de Nantes, l'ancienne île Beaulieu fut l'une des îles de Loire réunies au XXe siècle pour former l'île actuelle. Remblayée et surélevée d'environ 5 mètres après la guerre, elle s'urbanise à partir des années 1960 (dans un style très béton et grands ensembles typique de ces années !), sauf sa pointe inondable. C'est là qu'est aménagé au début des années 1980 le parc du Crapa (pour « circuit rustique d'activité de plein air »), aujourd'hui parc de Beaulieu : un bois où survivent des prairies humides de la Loire.

Tout près, au 1 rue de la Loire, se dresse l'Hôtel de Région des Pays de la Loire, siège du conseil régional depuis 1987. Dessiné par les architectes nantais Durand, Ménard et Thibault, ce bâtiment postmoderne reprend sur sa façade côté fleuve l'esprit des immeubles de quai qui structurent Nantes depuis le XVIIIe siècle, mais dans un vocabulaire résolument années 1980.

Ce qui me plaît, c'est le contraste : une institution aux lignes solennelles posée en bord de Loire, à deux pas d'un bout de nature presque sauvage. Le bâtiment s'ouvre au public lors des Journées du patrimoine, l'occasion de le découvrir de l'intérieur.

8. Le Héron oublié derrière les Nefs, vestige d'un rêve inachevé

L'Arbre aux Hérons tel qu'il avait été imaginé (illustration : Les Machines de l'île, © Compagnie La Machine)
L'Arbre aux Hérons tel qu'il avait été imaginé (illustration : Les Machines de l'île, © Compagnie La Machine)

Le 1er juillet 2007, pour l'ouverture des Machines de l'île, François Delarozière et Pierre Orefice installent près des Nefs des anciens chantiers navals une branche prototype : un premier fragment, grandeur nature, de leur projet le plus fou, l'Arbre aux Hérons. L'arbre complet devait mesurer 32 mètres de haut et 50 mètres de large, porter plus d'un kilomètre de jardins suspendus et deux hérons mécaniques capables d'emmener des passagers en vol circulaire au-dessus de la carrière Misery.

L'histoire a pris un autre tour : en septembre 2022, face à l'envolée du budget (passé d'environ 35 à plus de 80 millions d'euros), le projet public est abandonné. Une version entièrement financée par des acteurs privés a depuis été étudiée, mais l'arbre n'a toujours pas poussé.

C'est justement ce qui rend ce héron si émouvant à mes yeux. Délavé par les années, un peu à l'écart des foules qui se pressent autour de l'Éléphant, il ressemble à une promesse en suspens : le premier chapitre d'une histoire que Nantes n'a pas encore fini d'écrire.

9. Le Pavillon chinois, un air de Saïgon à Chantenay

Le Pavillon chinois, sur les hauteurs de Chantenay (photo : Big City Nantes)
Le Pavillon chinois, sur les hauteurs de Chantenay (photo : Big City Nantes)

Rue Blanqui, sur les hauteurs de Chantenay, une silhouette rose et bleue surgit au-dessus des arbres. Au XVIIIe siècle, c'était la tour du dernier des trois moulins des Garennes de Pilleux, sur des terres qui dépendaient alors des seigneurs de la Musse-Ponthus.

Un siècle plus tard, la tour change de visage. Selon la tradition locale, un marin nantais ayant longtemps vécu en Asie, notamment à Saïgon, lui donne son allure de pagode pour retrouver l'atmosphère de ses voyages. Couleurs vives, silhouette exotique perchée sur son ancienne tour : le pavillon ne ressemble à rien d'autre dans la ville.

Il me fascine parce qu'il raconte en un seul bâtiment deux pans de l'histoire de Chantenay : son passé agricole de moulins et de vignes, puis son ouverture sur le monde par le port et la marine. C'est une propriété privée qui ne se visite pas, mais on l'admire très bien depuis les allées du parc voisin.

Bonus : le Serpent d'océan de Saint-Brevin-les-Pins

Le Serpent d'océan de Huang Yong Ping, plage de Mindin (photo : Estuaire)
Le Serpent d'océan de Huang Yong Ping, plage de Mindin (photo : Estuaire)

Pour finir, sortons de Nantes et suivons la Loire jusqu'à l'océan. À Saint-Brevin-les-Pins, sur la plage de Mindin, au pied de l'ancien fort du Nez de Chien, un squelette de serpent de mer long de 130 mètres émerge et disparaît au rythme des marées. Installée en 2012 pour la dernière édition de la biennale Estuaire, l'œuvre est signée Huang Yong Ping, artiste d'origine chinoise.

Sa colonne vertébrale ondule en écho à la courbe du pont de Saint-Nazaire juste en face, et sa position évoque les carrelets, ces cabanes de pêche typiques de la côte. Au fil des années, le métal se couvre d'algues et de coquillages : le monstre mythologique devient un récif où s'installe la vie marine.

C'est pour moi la plus belle conclusion du parcours Estuaire, là où le fleuve rencontre la mer. Venez à marée basse pour en faire le tour, puis restez voir la marée monter et engloutir peu à peu le serpent. Spectacle garanti !

Et vous, quel est votre lieu insolite préféré ?

Ces lieux ne figurent pas dans mes visites habituelles, mais ils me rappellent à chaque fois pourquoi j'aime tant cette ville : Nantes se découvre aussi dans ses marges, ses friches et ses détails cachés.

Vous voulez découvrir le cœur historique de la ville avec le même regard curieux ? Rejoignez l'une de mes visites guidées à pied, à vélo ou en bateau, en petit groupe ou en privé. Et si vous connaissez un lieu insolite que j'aurais oublié, écrivez-moi : il finira peut-être dans un prochain article !