Avec un nom pareil pour ma petite entreprise de visite guidée, impossible de ne pas consacrer un article à mon illustre homonyme. Le Grand Éléphant est devenu en quelques années le symbole de Nantes, le porte-étendard de toute une ville. Mais derrière ce pachyderme de bois et d'acier se cache une histoire qui mêle théâtre de rue, friche industrielle et rêves (parfois contrariés) de géants.
Aux origines : le théâtre de rue
Tout commence avec la collaboration de François Delarozière et Jean-Luc Courcoult, directeur artistique de la compagnie Royal de Luxe. De 1991 à 2008, ils conçoivent ensemble toute une série de créatures géantes qui tournent dans les villes européennes. Parmi les pièces les plus emblématiques : le Géant, le Petit Géant, les Girafes, la Petite Géante et le Grand Éléphant (eh oui, déjà !).

En 1999, François fonde sa propre compagnie de théâtre de rue, La Machine. Son idée fixe : créer des machines vivantes, qui bougent et embarquent le public.
En 2005, un éléphant géant conçu par Delarozière déambule dans les rues de Nantes. Il s'agit de « La visite du Sultan des Indes sur son éléphant à voyager dans le temps », un spectacle de Royal de Luxe commandé par Nantes et Amiens pour le centenaire de la mort de Jules Verne. Le succès est immense, et l'idée d'un éléphant permanent fait son chemin.

Un projet né sur les ruines des chantiers navals
Pour comprendre les Machines de l'Île, il faut revenir sur l'histoire du lieu. L'ouest de l'île de Nantes abritait les chantiers navals Dubigeon, fermés en 1987 : un traumatisme pour la ville ouvrière. Ce sont les anciennes nefs industrielles de ces chantiers qui accueillent aujourd'hui le bestiaire.
Le projet des Machines de l'Île est cosigné par François Delarozière et Pierre Orefice, qui en prendra la direction. Il se développe par étapes : le Grand Éléphant et la Galerie des Machines en 2007, puis le Carrousel des Mondes Marins en 2012. Deux univers profondément nantais s'y croisent : les inventions de Jules Verne, né à Nantes, et le monde fait de mécaniques et de vapeur des anciens chantiers navals.
Ici, on expose le processus de création au public. Les visiteurs peuvent observer le travail des constructeurs depuis les ateliers, voir les croquis et assister à la naissance des créatures dans la Galerie des Machines.

Le Grand Éléphant, star de l'île
Fabriqué en acier et en tulipier de Virginie, haut de 12 mètres et large de 8, l'Éléphant est une machine articulée capable de barrir et d'agiter sa trompe, qui transporte 49 passagers pour une courte balade devant la Loire. Il mesure 21 mètres de long et pèse environ 48 tonnes.
Il arrose aussi les passants qui s'approchent un peu trop, et j'avoue que je guette toujours la réaction des visiteurs qui ne s'y attendent pas : c'est tout l'esprit des Machines, entre poésie et espièglerie. Côté écologie, il roule désormais grâce à un moteur hybride.

La Galerie et le Carrousel des Mondes Marins
La Galerie des Machines est à la fois un espace d'exposition et le laboratoire de la compagnie La Machine. Des machinistes y présentent un bestiaire fantastique (araignée, héron, fourmi géante) et animent les créatures sous les yeux du public.

Inauguré en juillet 2012, le Carrousel des Mondes Marins est une structure de 25 mètres de haut et 22 mètres de diamètre, composée de 35 éléments mobiles répartis sur trois niveaux : les fonds marins, les abysses et la surface de la mer. C'est le cinquième manège construit par La Machine, qui renoue avec la tradition des manèges de la fin du XIXe siècle, conçus comme des machines à voyager plutôt qu'à sensations fortes. Il s'inspire largement de « Vingt mille lieues sous les mers », le roman de l'enfant du pays, Jules Verne.
Il a reçu un Thea Award en 2013, l'équivalent des Oscars pour les parcs d'attractions, dans la catégorie de l'attraction la plus originale.


La saga de l'Arbre aux Hérons
C'était le grand projet suivant, et je ne compte plus les visiteurs qui me demandent où il en est. Imaginé dès 2002, l'Arbre aux Hérons devait être un arbre d'acier de 50 mètres de diamètre, culminant à 35 mètres, avec 22 branches totalisant un kilomètre de longueur. Il devait prendre racine dans un jardin public en partie ouvert depuis 2019, et des hérons au sommet devaient emmener les passagers dans un vol circulaire à 42 mètres du sol.
Ce jardin, c'est le Jardin extraordinaire, dans l'ancienne carrière Misery du Bas-Chantenay, impressionnant parc paysager rempli de plantes exotiques et même muni d'une cascade.

Mais le rêve s'est heurté à la réalité budgétaire. Le coût, d'abord estimé à 35 millions d'euros, avait été réévalué à bien plus ; La Machine contestait d'ailleurs les estimations de la ville. Le 15 septembre 2022, Johanna Rolland, maire de Nantes et présidente de la métropole, annonce renoncer au projet. La Chambre de commerce et d'industrie tente alors de trouver une alternative grâce à des financements privés, sans succès. L'arrêt est confirmé en septembre 2023, en raison de risques juridiques et de difficultés à sécuriser les flux de piétons en bord de Loire.

Le héron, lui, n'a pas dit son dernier mot. À deux semaines de son départ en retraite, Pierre Orefice, alors directeur des Machines de l'Île, affirmait que le héron devait vivre malgré tout. La maire souhaitait de son côté qu'une réflexion soit menée pour le faire fonctionner sur l'esplanade des Nefs dès la saison 2024-2025. Cela n'a malheureusement jamais été le cas. Aujourd'hui, vu son état de détérioration avancé après plusieurs années sans entretien sous la pluie, je commence à désespérer de le voir un jour de nouveau prendre son envol.

La Machine, bien au-delà de Nantes
Pendant ce temps, La Machine a essaimé dans le monde entier : l'Araignée créée pour Liverpool, capitale européenne de la culture en 2008, le cheval-dragon Long Ma présenté à Pékin en 2014, la Halle de La Machine à Toulouse, où sont exposées et mises en mouvement quelque 200 machines de spectacle, puis la Compagnie du Dragon à Calais en 2019.


Depuis novembre 2025, un Varan de 14,8 mètres et 22 tonnes a même rejoint le Dragon sur la Côte d'Opale, et le Hellfest, à Clisson, accueille désormais à l'année la « Gardienne des Ténèbres », femme-scorpion gigantesque capable de cracher du feu. Avec Toulouse, Nantes reste encore aujourd'hui le berceau et la vitrine de la compagnie.

Le mot de la fin
Des chantiers navals à l'éléphant voyageur, les Machines de l'Île racontent à elles seules la transformation de Nantes : une ville qui a su faire de son passé industriel un terrain de jeu pour l'imaginaire. Et si vous voulez en savoir plus sur l'île de Nantes et son histoire, je serai ravi de vous la faire découvrir lors d'une de mes balades À pas d'éléphant !
Bonus : visiter les Machines de l'Île en 2026, les infos pratiques
Petite précision importante avant de commencer : je suis guide indépendant et je ne fais pas partie de la compagnie La Machine ni de l'équipe des Machines de l'Île. Je partage ces informations à titre purement informatif, telles que je les ai relevées sur le site officiel en septembre 2026. Horaires, tarifs et conditions d'ouverture peuvent changer à tout moment : pour des informations précises et à jour, renseignez-vous directement auprès des Machines de l'Île, sur lesmachines-nantes.fr ou au 0 810 12 12 25 (depuis l'étranger : +33 2 51 17 49 89).
Où ? Parc des Chantiers, boulevard Léon-Bureau, 44200 Nantes, sur l'île de Nantes. En tramway, l'arrêt le plus proche est Chantiers Navals (ligne 1), puis on traverse le pont Anne-de-Bretagne.
Attention : le quartier est en travaux en 2026 (quai de la Fosse, pont Anne-de-Bretagne), ce qui peut modifier les accès et parfois les horaires à la dernière minute.
Quand ? Les horaires varient selon les jours et les saisons, avec un dernier accès 45 minutes avant la fermeture. Les dates à retenir pour la fin de l'année 2026 :
• Carrousel des Mondes Marins en maintenance du 21 au 25 septembre 2026.
• Voyages en Grand Éléphant du 1er septembre au 16 octobre : départs de 10h15 à 15h45 du mardi au vendredi, de 10h15 à 18h le week-end.
• Voyages en Grand Éléphant du 17 octobre au 1er novembre (vacances de la Toussaint) : départs tous les jours de 10h15 à 18h45.
• Pas de voyages en Grand Éléphant du 2 novembre 2026 au 28 février 2027, pour cause de maintenance.
Les espaces de visite ne sont ni chauffés ni climatisés. En cas de fortes chaleurs ou d'intempéries, la Galerie et le Carrousel peuvent fermer, et les voyages en éléphant sont alors annulés, avec une décision prise au dernier moment.
Mes conseils de guide :
• Réservez le voyage en éléphant en ligne à l'avance : certains départs ne sont proposés qu'en réservation. S'il n'y a plus de place en ligne, des billets restent en vente sur place le jour même, dans la limite des places disponibles.
• Au Carrousel, vérifiez le mode du jour : visite commentée (mode découverte) les mardis, jeudis et vendredis en période scolaire, et tours de manège (mode forain) les mercredis, les week-ends et pendant les vacances.
• Même sans billet, l'esplanade est gratuite : on peut voir passer l'éléphant (et se faire arroser) sans rien payer.
Sources consultées : horaires et tarifs sur le site officiel des Machines de l'Île, septembre 2026.